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Grand entretien

Emmanuel Grégoire : « On passe d’un urbanisme de croissance à un urbanisme humaniste »

Nommé premier adjoint à la mairie de Paris début juillet 2020, Emmanuel Grégoire (PS) hérite des portefeuilles stratégiques de l’urbanisme, de l’architecture, du Grand Paris et des relations avec les arrondissements. Dans cet entretien de novembre 2020, il détaillait pour la première fois les grands chantiers de la nouvelle mandature d’Anne Hidalgo, entre élargissement des compétences métropolitaines et révision du plan local d’urbanisme.

Le Grand Paris, un imaginaire commun avant d’être une institution

Pour Emmanuel Grégoire, le Grand Paris renvoie d’abord à un imaginaire partagé entre Paris et les territoires denses qui l’entourent : à l’international, la ville ne se limite pas à ses frontières institutionnelles, et les habitants de la région parisienne se présentent spontanément comme venant de Paris. Mais la Ville de Paris est aussi confrontée à des sujets – mobilités, ségrégation territoriale, cohérence du bassin d’emplois – qui n’appellent de réponse efficace qu’à l’échelle métropolitaine.

Selon lui, cette conviction transpartisane a structuré le déploiement des politiques publiques métropolitaines depuis le début des années 2000 : impossible, par exemple, de développer de grandes pistes cyclables à Paris sans continuité avec la banlieue, ou de mener une stratégie d’assainissement de la Seine à partir du seul pont de l’Alma.

Élargir les compétences de la Métropole du Grand Paris

Sur la gouvernance, Emmanuel Grégoire se dit proche de la philosophie portée par Patrick Ollier (LR), président de la Métropole du Grand Paris (MGP), malgré de fortes divergences pratiques. L’objectif affiché : un alignement des compétences de la MGP sur celles des intercommunalités de province, notamment sur les réseaux de transport de surface et de proximité, la Région conservant les infrastructures stratégiques.

Il pointe aussi une dotation financière de la Métropole jamais mise au niveau des autres intercommunalités, réglée chaque année par un « cavalier budgétaire » plutôt que par une ressource pérenne. Sur le périmètre, il se dit ouvert à l’intégration de nouvelles communes et plaide pour que les emprises aéroportuaires rejoignent la MGP, tandis que des discussions se poursuivent avec l’autorité portuaire Haropa sur l’aménagement des berges.

« Nous voudrions que la Métropole du Grand Paris bénéficie d’un alignement de ses compétences sur celles des intercommunalités de province. »

Patrick Ollier réélu : une victoire de la ligne pro-métropole

Réélu en juillet 2020 à la présidence de la MGP avec l’appui du groupe socialiste et divers gauche que préside Emmanuel Grégoire, Patrick Ollier l’a emporté face à Vincent Jeanbrun, candidat soutenu par Valérie Pécresse. Grégoire y voit moins un « coup » tactique qu’une divergence stratégique assumée : une majorité d’élus métropolitains a jugé impossible qu’un candidat souhaitant affaiblir l’institution puisse la présider.

Il analyse ce résultat comme une victoire conjointe de la ligne portée par Anne Hidalgo, de Patrick Ollier lui-même, du maire de Sceaux Philippe Laurent (UDI) et, plus largement, de tous les élus métropolitains convaincus de l’avenir de l’institution.

D’un urbanisme de croissance à un urbanisme humaniste

Succédant à Anne Hidalgo (2008-2014) puis Jean-Louis Missika (2014-2020) à l’adjointe puis l’adjoint en charge de l’urbanisme, Emmanuel Grégoire décrit une capitale déjà très largement aménagée, où les espaces encore disponibles correspondent surtout à d’anciennes emprises ferroviaires appartenant à la SNCF. Conséquence : la fin de la course à la hausse du nombre d’habitants, au profit d’un équilibre plus fin entre activités tertiaires, logement et commerce de proximité.

Le défi qu’il place au centre du mandat est celui de la rénovation thermique du parc de logements, public comme privé, condition pour espérer la neutralité carbone en 2050 – un chantier qu’il qualifie d’onéreux compte tenu du patrimoine ancien parisien.

« Paris est déjà très largement aménagé et les espaces disponibles pour « urbaniser à l’ancienne » sont généralement des emprises ferroviaires. »

Le PLU bioclimatique, grand chantier du mandat

Lancée en juillet 2020, la concertation préalable à la révision du plan local d’urbanisme (PLU) doit déboucher sur une révision juridique engagée en décembre, puis sur une concertation légale associant mairies d’arrondissement, conseils de quartier, associations, RATP et SNCF. L’ambition : un PLU « bioclimatique » aligné sur le plan climat air énergie de la Ville, autour de deux axes – neutralité carbone dans la construction et préservation de la pleine terre.

Emmanuel Grégoire reconnaît que les mécanismes compensatoires existants, comme les toitures végétalisées, restent insuffisants. Les débats à venir portent sur la dédensification, l’opportunité de limiter les immeubles de grande hauteur, le choix de matériaux à moindre empreinte écologique et la priorité donnée à la rénovation plutôt qu’à la destruction-reconstruction.

Grands projets, malgré la contrainte des Jeux de 2024

L’organisation des Jeux olympiques et paralympiques de 2024 resserre le calendrier mais n’empêche pas, selon lui, les grands projets urbains : requalification du secteur Trocadéro et de l’axe tour Eiffel, de l’axe Concorde-Champs-Élysées, ou encore transformation des anciennes voies sur berges en un véritable « jardin des Rives de Seine », en sortant du principe de réversibilité qui impose aujourd’hui d’y conserver asphalte et feux tricolores.

Le projet Bercy-Charenton, sur l’un des faisceaux ferroviaires les plus utilisés au monde, est entièrement remis à plat tout en conservant l’instruction technique déjà réalisée. Le projet de l’île de la Cité, relancé après l’incendie de Notre-Dame, mobilise fortement l’État. Quant au dispositif « Réinventer Paris », il doit se poursuivre en s’élargissant potentiellement à la conversion de bureaux en logements et à la rénovation thermique, avec un contrôle renforcé du respect des engagements pris par les opérateurs lauréats.

Transformer le périphérique en boulevard urbain

Promesse de campagne d’Anne Hidalgo, la réduction de la vitesse sur le périphérique de 70 à 50 km/h reste soumise à l’accord de l’État, mais Emmanuel Grégoire affiche sa détermination à transformer l’axe en boulevard urbain, les Jeux de 2024 servant de catalyseur. Parmi les pistes évoquées : une voie réservée au covoiturage et aux véhicules électriques, une piste cyclable, et l’installation de feux de signalisation et de passages piétons avant la fin du mandat – une « priorité absolue » selon lui.

« Nous sommes déterminés à transformer le périphérique en boulevard urbain. Les JO seront un catalyseur très utile. »

Loger sans exclure : la question de la gentrification

Interrogé sur un possible exode parisien lié à la crise sanitaire, Emmanuel Grégoire ne l’anticipe pas et vise une stabilité démographique autour de 2,2 millions d’habitants à horizon 2050, en lissant la densité entre quartiers. Pour lui, l’enjeu central reste le stock de logements plutôt que les seules ressources financières des ménages : un Parisien sur quatre vit déjà en logement social.

Sa réponse à la gentrification combine encadrement renforcé du locatif privé, création d’une foncière locative pour les classes moyennes et lutte contre les plateformes de location meublée touristique, qu’il estime responsables du retrait de 60 000 à 70 000 logements du marché locatif parisien.

Une esthétique parisienne à réinventer, un attachement affiché à la Seine-Saint-Denis

Auteur de Paris n’est pas une ville, c’est un monde (Les Petits Matins, janvier 2020), Emmanuel Grégoire prépare un « Manifeste pour une nouvelle esthétique parisienne », qui doit se traduire dans le PLU jusque dans le choix des couleurs des futurs aménagements – sans repeindre les façades haussmanniennes en rose, précise-t-il, mais en s’inspirant du succès de la rue Crémieux. Un architecte-designer en chef doit prochainement être nommé pour veiller à la cohérence des choix urbains parisiens.

Interrogé sur ses lieux de prédilection dans le Grand Paris, il confie sa déception face à La Défense et son urbanisme sur dalle, tout en plaçant de grands espoirs dans les tours Duo pour réhabiliter l’objet architectural à Paris. Son endroit préféré reste, hors Paris, la Seine-Saint-Denis : né aux Lilas, il a vécu quinze ans à Bagnolet et à Montreuil – « J’ai toujours considéré que c’était Paris. » Quant à une candidature à la mairie de Paris en 2026, il l’écarte : « Je n’ai aucun espoir de devenir maire de Paris, si je ne suis pas d’abord un bon premier adjoint. »

Propos recueillis par Bertrand Gréco et Gaspard Dhellemmes.

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