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Grand entretien

Anne Hidalgo : « Inventons un autre lieu de dialogue pour la métropole »

Anne Hidalgo, maire de Paris, en entretien — couverture du Grand Paris Développement n°030, juillet 2019

Entretien paru dans Grand Paris Développement n° 030, juillet 2019. Propos recueillis par Bertrand Gréco et Gaspard Dhellemmes. Version condensée.

Son mandat de maire de Paris, depuis cinq ans, a été parsemé de nombreuses et parfois violentes controverses. Alors même que ses concurrents aux prochaines élections municipales multiplient les propositions sur le Grand Paris, Anne Hidalgo était restée discrète à ce sujet ces derniers temps. Elle dévoile en exclusivité pour notre magazine ses idées pour améliorer la gouvernance de la métropole, et appelle de ses vœux une « conférence des parties à l’échelle métropolitaine ». Elle revient aussi sur la polémique des voies sur berge — et sa « méthode » —, détaille ses projets pour transformer le périphérique, ou encore explique comment Paris « montre l’exemple » en matière de logements.

« Même sans réforme institutionnelle, le Grand Paris avance »

La construction du Grand Paris semble au point mort. La réforme institutionnelle promise par Emmanuel Macron n’est toujours pas à l’ordre du jour. Le déplorez-vous ?

Anne Hidalgo : Je ne le déplore pas spécialement. Ce qui m’intéresse, ce sont les actes. Bien sûr que pour aller plus loin, il faudrait sans doute une nouvelle réforme institutionnelle. La loi Maptam, qui a créé la Métropole du Grand Paris [MGP] en 2014, a eu le mérite de donner un cadre de travail aux maires. Quand Patrick Ollier a pris la présidence de la MGP, il m’a demandé : « Nous n’avons pas de budget, que peut-on faire pour développer l’esprit métropolitain ? » Je lui ai proposé de mettre à sa disposition la logistique utilisée pour l’appel à projets Réinventer Paris. Nous avons monté l’opération Inventons la métropole, qui a levé 7 milliards d’euros d’investissements privés, dans des villes qui avaient du mal à attirer des promoteurs. La deuxième édition a permis de lever 4 milliards supplémentaires. Je mets au défi qui que ce soit de trouver une politique publique avec autant de retours sur investissement. Même sans réforme institutionnelle, le Grand Paris avance.

D’autres exemples de réussites métropolitaines ?

Il y a bien sûr l’obtention des Jeux olympiques et paralympiques de 2024. Je pense aussi à l’Arc de l’innovation, qui concentre à l’est de Paris les industries créatives, les entreprises du numérique, l’économie sociale et solidaire.

« Sur la Zone à faibles émissions à l’intérieur de l’A86, nous avons réussi à dépasser les clivages partisans, ce qui n’était pas gagné. »

Et ce, grâce à une implication personnelle de Patrick Ollier et de Daniel Guiraud, qui ont pleinement conscience de l’impératif de santé publique en jeu. Les sondages montrent que 75 % des habitants de la Métropole veulent des mesures de restriction de la circulation polluante dans leur commune.

Deux instances « en chiens de faïence »

Sur quels sujets la gouvernance du Grand Paris vous semble-t-elle mal adaptée ?

Si vous prenez l’exemple des transports, le système actuel ne fonctionne pas aussi bien qu’il le devrait. La Société du Grand Paris est dans la main de l’État ; les départements et la Région siègent au conseil d’administration, mais sont minoritaires. De l’autre côté, vous avez Île-de-France Mobilités avec une présidence assurée par la Région ; là, l’État n’est plus dans le tour de table. Cette situation n’est pas normale : deux instances qui se regardent souvent en chiens de faïence et qui n’intègrent pas tous les opérateurs.

« Il vaudrait mieux avoir un seul espace de pilotage des mobilités où tout le monde travaille ensemble. C’est pourquoi j’ai créé un Comité parisien des mobilités dans lequel j’ai réuni toutes les institutions. »

Autre exemple : sur le logement, un clivage existe entre les maires de droite et ceux de gauche, lesquels veulent que le logement social soit mieux réparti et que l’on arrête de faire des emplois à l’ouest et des logements à l’est dans un contexte de transports saturés. Cette opposition pourrait être dépassée si tous les acteurs étaient autour de la table.

Sa proposition : une « Conférence des parties » du Grand Paris

Quelle amélioration proposez-vous ?

Ce qui constitue la métropole, ce sont avant tout les projets. C’était aussi ce que pensait Nicolas Sarkozy en 2009 lorsqu’il a lancé sa consultation internationale d’architectes sur le Grand Paris. Ensuite, François Hollande a posé un cadre pour permettre aux maires de travailler ensemble : c’est la MGP. Mais il manque aujourd’hui un autre lieu de dialogue, plus large, qui réunirait les communes, les territoires, la Région, l’État, mais aussi les grandes associations et les acteurs économiques.

Je propose de créer une « Conférence des parties » du Grand Paris. Un peu comme les COP qui se réunissent tous les ans sur le climat. Elle aurait un rôle d’orientation, tracerait une feuille de route et serait coprésidée par le préfet de Région et le président de la Métropole. Ce serait un mode de gouvernance moderne. Cela dit, la loi doit ensuite intervenir pour que la MGP ait un vrai budget, qui lui permette de peser.

Fusion, suppression, annexion : les scénarios institutionnels

Vous plaidiez pour une fusion des départements de la petite couronne avec la Métropole…

J’ai dit que c’était une piste envisageable, à condition d’avancer dans le dialogue avec les élus des départements concernés. Mais les choses peuvent fonctionner comme aujourd’hui si la Métropole a un peu plus de moyens et si l’on se dote de cette Conférence des parties.

Valérie Pécresse demande toujours la suppression de la MGP…

Je ne l’ai pas entendue le demander à nouveau récemment. Comme dit Roland Castro, la région est comme un œuf au plat, et la majeure partie de la population habite dans le jaune. Toutes les solutions ne sont pas forcément transposables à la grande couronne. Ce que je fais à Paris en matière de transports est possible parce que nous sommes une ville dense.

« On ne peut pas empêcher des élus d’un territoire de porter des innovations au motif qu’elles n’intéressent pas d’autres élus. Il faut de l’écoute mutuelle et pas de l’immobilisme. »

Que pensez-vous de la proposition de Cédric Villani d’intégrer les communes voisines comme nouveaux arrondissements ?

Nous ne sommes plus du tout à l’époque du préfet Haussmann quand on décrétait d’en haut l’annexion par Paris des communes riveraines. Ces dernières ont une identité qu’elles ont envie de conserver et vivraient extrêmement mal d’être annexées. En revanche, si un jour des communes venaient me voir parce qu’elles ont envie de devenir des arrondissements de Paris, je ne leur fermerais pas la porte, surtout si cela est pertinent en termes d’échelle de vie. Mais cela ne peut se faire que dans le cadre d’un processus démocratique, pas de façon hégémonique sur la seule décision du maire de Paris ou de l’État.

Voies sur berge : « Il n’y a pas d’entre-deux »

On vous a reproché votre « méthode » et un manque de dialogue avec les communes voisines. Avez-vous des regrets ?

Il y a eu un débat démocratique pendant la campagne de 2014 avec, d’un côté, un projet qui proposait la piétonnisation d’une autoroute urbaine au bord de la Seine et, de l’autre, un projet porté par Nathalie Kosciusko-Morizet qui maintenait les voies sur berge aux voitures. Les Parisiens ont choisi. Ensuite, il y a eu pendant deux ans tout le processus démocratique normal : des votes en conseil de Paris, des conférences de citoyens, des réunions avec les maires des communes voisines, une enquête publique… Cet argument du manque de consultation ne résiste pas à l’épreuve des faits.

Pour moi, le sujet était : est-ce qu’on le fait ou non ? Il n’y a pas d’entre-deux. Certains m’ont dit : « Tu as raison trop tôt. » Mais imaginez que je n’aie pas piétonnisé les berges. On me dirait : « Tu as raté la transition écologique. »

« Chacun peut constater les effets de la pollution atmosphérique […]. Il y a urgence à agir. Se réfugier derrière un faux problème de « méthode » pour ne rien faire, ce serait coupable. »

Périphérique : « transformer de façon consensuelle »

Un rapport préconise de limiter la vitesse à 50 km/h, de réduire le nombre de files et d’en réserver une au covoiturage. Votre position ?

Après l’offensive du lobby du diesel, on partait de loin. Mais à un moment donné, les gens ont compris l’impact de la pollution sur la santé. Des collègues maires de la zone dense ont dit : on veut la même chose chez nous. Au conseil de Paris, quasiment tous les élus, y compris ceux qui avaient fait des recours contre les voies sur berge, ont réalisé que ce sujet était de moins en moins clivant. Nous pouvons désormais transformer le périphérique de façon consensuelle.

Certaines mesures peuvent être prises assez vite, comme la réduction des files de circulation. Parmi les propositions issues des « Routes du futur du Grand Paris », il y a l’idée de geler le périphérique intérieur et de ne garder que le périphérique extérieur en double sens, ou de créer une file prioritaire pour les circulations douces. D’autres, plus radicales, aboutissent à la suppression à terme du périphérique ; elles vont dans le sens de l’histoire. Mais il faut procéder par étape.

Logement : « Paris doit montrer l’exemple »

Le mètre carré vient de franchir les 10 000 euros à Paris. Que pensez-vous des candidats qui proposent de construire… en banlieue ?

L’idée est loin d’être nouvelle, elle est déjà mise en œuvre. Les Parisiens dépensent entre 30 et 50 % de leurs revenus pour se loger. Mais ce n’est pas au maire de Paris de construire hors de Paris. Pour entraîner l’ensemble des maires de la métropole à faire des habitations, y compris du logement social, Paris doit montrer l’exemple.

Notre principal outil, c’est le financement du logement social. Avec Ian Brossat, nous avons investi trois milliards d’euros sur la mandature. Paris compte aujourd’hui 22 % de logements sociaux. Si on laissait Paris devenir comme Londres ou San Francisco, des villes sans classe moyenne, c’est toute l’économie et l’âme de notre ville qui en pâtirait.

Municipales et écologie

Le Parti socialiste est tombé à 8,2 % aux européennes à Paris, EELV a frôlé les 20 %. Ce score vous inquiète-t-il ?

Les municipales sont une élection locale, où les gens répondent à une question qui concerne leur ville. Si l’on peut tirer un enseignement de ce scrutin, c’est la confirmation d’une volonté très forte des Parisiens de voir mise en œuvre une accélération de la transition écologique. En 2014, j’ai pris des positions et des risques en annonçant notamment le bannissement du diesel. En 2015, lors de la COP 21, quand j’ai réuni 1 000 maires du monde entier, il s’est produit quelque chose. Depuis, je préside le C40, le réseau qui regroupe les 96 plus grandes villes du monde engagées pour le climat.

« Paris a un leadership très reconnu sur les mobilités et l’adaptation à l’élévation des températures, qui passe par un verdissement de la ville. »

Comment analysez-vous le succès d’En Marche dans la capitale ?

On constate une évolution très marquée de l’électorat d’En Marche depuis 2017, avec un basculement vers les arrondissements de l’ouest. Ce qui explique peut-être le changement de cap de certains élus de droite. En 2020, chacun présentera ses propositions, ses alternatives, et les Parisiens choisiront.

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